Le développement durable
dans les pays du sud méditerranéen:
enjeux et obstacles.

Mohamed KNIDIRI, Recteur,
Boumediene TANOUTI, Professeur.
Université Cadi Ayyad - Marrakech (MAROC)

Le développement durable
Trop longtemps, développement économique des nations et protection de l'Environnement ont été opposés.Trop longtemps on a travaillé sur l'hypothèse que les procédés de production respectueux des contraintes environnementales sont forcément coûteux et non compétitifs. Les nombreuses expériences menées un peu partout dans le monde ont montré que cette hypothèse, pour peu que l'on situe le processus de développement dans la durée et qu'on prenne en compte l'ensemble de ses implications,  est  non seulement économiquement caduque mais qu'elle peut conduire à des catastrophes écologiques irréparables. La notion de développement durable en est résulté et un large consensus sur la nécessité de promouvoir des procédés de production propres et permettant le renouvellement des ressources est en train de se réaliser.

Infléchir les indicateurs de pollution
 Dans de nombreux pays, cette prise de conscience a débouché sur la mise en place d'un ensemble de mesures de contrôle et de régulation. Le caractère universel de la plupart des phénomènes liés à la dégradation de l'environnement, a fait apparaître la nécessité d'organiser de façon périodique des réunions de concertation régionales et des forums à l'échelle de la planète afin de faire le point et d'apporter des solutions concertées aux problèmes posés. L'ensemble des mécanismes mis en place qu'il soit d'ordre juridique ou technique a permis d'infléchir les tendances de  dégradation dans de nombreux domaines (déforestation, pollution de l'air, ressources halieutiques...). Ces réussites partielles ont été possibles par la mobilisation et la convergences des efforts aussi bien au niveau décisionnel (arsenal juridique, restructuration de nombreuses industries...) qu'au niveau technique et scientifique (mise au point de produits de substitution). Cependant, de  nombreuses résistances restent à vaincre. Elles sont très souvent le résultat d'actions de puissants lobbies ou des relents liés à des mentalités et des traditions tenaces.
 
Cas du Maroc
A l'instar des autres pays de la rive sud de la Méditerranée, il y a au Maroc une volonté réelle d'intégrer la composante environnementale dans les projets de développement. Cette volonté s'exprime à l'échelle institutionnelle par l'existence dans les gouvernements successifs de ces dix dernières années d'un ministère ou  secrétariat d'état chargé de mettre oeuvre la politique gouvernementale en matière d'environnement et d'adapter l'action des autres ministères avec une exigence de protection de l'environnement. Le coût de la dégradation de l'Environnement au Maroc  est estimé à 20 Milliards de Dirhams (2 Milliards de Dollars), soit 8% du PIB.

L'action du  ministère de l'Environnement s'appuie sur un certain nombre de structures consultatives (Conseil National de l'Environnement, Conseil Supérieur  de l'Eau et du Climat, Conseils Régionaux de l'Environnement...) et techniques (l'observatoire national de l'environnement...)...Une stratégie nationale pour la protection de l'Environnement et le développement durable a été élaborée. Elle a le mérite de définir des objectifs chiffrés (stabiliser les principaux indicateurs de pollution à leur niveau de 1992 en l'an 2005 et entamer leur réduction en 2020) et de préciser les moyens d'atteindre ces objectifs sous la forme d'un Plan d'Action National pour l'Environnement (PANE). Sur le plan juridique, de nombreux textes de lois ont été promulgués et d'autres sont en cours d'élaboration. Mais leur application rencontrent de nombreux obstacles.
 
Parallèlement à cette dynamique institutionnelle, la volonté de changement s'exprime également à l'échelle de la société civile. On assiste, en effet à par l'émergence d'un mouvement associatif sans précédent  dont l'action s'inscrit dans une logique d'harmonisation de l'effort de développement avec la protection des ressources et le bien être des populations. L'idée de base est que le pays dispose de ressources suffisantes pour réaliser un développement harmonieux. La clé de ce développement réside, cependant dans l'éducation, la sensibilisation et la gestion rationnelle des ressources. Le mouvement associatif tente d'apporter des éléments de réponse à ces  questions en marge de l'action gouvernementale.

Les obstacles
En face de cette dynamique, par ailleurs parfaitement perceptible se dressent de nombreux obstacles. Ces obstacles sont de nature technologique et structurelle.

Sur le plan structurel l'absence de canaux de concertation entre les centres de décision, les carences observées au niveau de la recherche scientifique et technique et le cloisonnement des services concernés par la mise en place des projets de développement génèrent une incapacité à anticiper sur les problèmes. En bout de chaîne on se retrouve avec des projets de développement improvisés n'intégrant pas toujours l'ensemble des implications qui résultent de la réalisation sur le terrain. L'exemple le plus significatif à cet égard est donné par l'extension non maîtrisé des grandes métropoles qui inexorablement renforce la centralisation et  exacerbe les déséquilibres économiques et sociaux.
 
Sur le plan technologique, la situation se caractérise par une couverture et une maîtrise insuffisante de la technologie mise en oeuvre à la fois pour les diagnostics et les solutions des problèmes posés. Ce déficit est particulièrement ressenti dans le domaine  de l'utilisation des nouvelles technologies.

L'apport des nouvelles technologies
Il n y a pas de doute que les nouvelles technologie présentent une opportunité incomparable pour les pays en voie de développement de rattraper leur retard vis à vis des nations avancées pour peu que des politiques volontaristes dans ce domaine soient décidées. L'utilisation de ces nouvelles technologies est un des outils majeurs dont doivent se doter les nations pour les aider à mettre en place des programmes de développement qui s'appuient sur la gestion rationnelle des  potentialités et des spécificités régionales et dans lesquelles les facteurs humaines sont un atout majeur.

La gestion rationnelle des ressources  doit être, en effet, au coeur des préoccupations des décideurs en raison de la pression démographique et de la vulnérabilité des ressources disponibles. Les technologies de pointe peuvent apporter beaucoup à cette gestion. L'utilisation des satellites pour observer les phénomènes de dégradation de l'environnement, l'état des ressources et la prévoyance des catastrophes naturelles est un exemple parfaitement éloquent à cet égard. Cette utilisation concerne des domaines aussi variés que la gestion des ressources hydriques, l'état du couvert végétal, la localisation des ressources halieutiques etc..
 
L'Eau: ressource stratégique
 Le cas des ressources hydriques est un cas particulièrement sensible pour de nombreux pays du pourtour méditerranéen. Ces pays appartiennent, en effet, à un espace géographique caractérisé par une pluviométrie insuffisante et irrégulière qui a pour conséquence directe une dépendance trop étroite de l'activité économique vis-à-vis des conditions météorologiques. La croissance démographique qui reste importante, dans la plupart de ces pays augure de lendemains difficiles et donne une idées sur l'ampleur des efforts qui doivent être consentis pour satisfaire une demande en constante croissance.
Les prévisions pour les prochaines années semblent confirmer l'aggravation de la situation.
 
 
ALGÉRIE
EGYPTE
LIBYE
MAROC
TUNISIE
1990
 800
1100
210
1250
530
2025 (prévision)
400
650
70
700
330
Quantité d'eau disponible par personne et par habitant (m3).
Pour la Sciences N°186 (1993)

Ces chiffres ne laissent aucune place au doute quant aux difficultés croissantes auxquelles les cinq pays doivent faire face pour assurer l'approvisionnement  en eau de populations de plus en plus nombreuses.

Il ressort de  l'expérience de chacun de ces cinq pays une limite  des solutions techniques telles que la construction des barrages et le puisement dans la nappe. Celles-ci doivent être associées à une rigueur plus importante au niveau des secteurs de gestion et à un développement des techniques de dessalement et de traitement des eaux usées pour une réutilisation au niveau de l'irrigation. Il y a la à n'en point douter des opportunités d'innovation et d'expérimentation afin de mettre au point des procédés adaptés aux situations de terrain que ce soit au niveau des choix des techniques d'irrigation, de traitement, d'adduction...Des stratégies de collaboration nord - sud et sud - sud pourraient être mises en oeuvre pour faire face à la lourdeur des investissements et aux carences technologiques existantes. Il faut cependant se rendre compte que ici plus qu'ailleurs les opérations de développement doivent être intégrées au contexte local. De nombreuses expériences de transfert de technologie classiques de type "usine clé en main" n'ont pas abouti, en partie par absence de mesures d'accompagnement en terme de formation, d'entretien et d'adaptation.

Il faut bien convenir que l'apport des observations par satellites dans la gestion rationnelle des aquifères et des nappes est décisive. La mise en place de programmes d'irrigation ou de développement industriel consommateur d'eau doit s'appuyer sur des données réalistes collectées par des techniques fiables.

La déforestation
Il en est de même pour les problèmes de désertification et de déforestation. Les pays de la rive sud de la Méditerranée sont caractérisés par un taux de boisement faible. Ce taux est de 8% au Maroc. Le recours au défrichement et à la coupe abusive réduisent le couvert végétal d'année en année. Le Rif a perdu entre 1966 et 1986, 50% de sa couverture végétale par défrichement. La déforestation est estimée à 50 000 hectares au Maroc (essentiellement bois de feu et mise en culture). Plus de 12 millions d'hectares (un tiers de la surface cultivable) sont  menacés de dégradation par érosion, salification et surexploitation.

Les espaces désertiques ou semi-désertiques sont en constante mouvance pour des raisons à la fois naturelles (sécheresses fréquentes) et anthropogènes liées à la surexploitation, aux incendies et au défrichement.Des campagnes de reboisement sont lancées de façon intermittentes mais restent très en deçà de ce qui doit être fait pour stabiliser la situation à son niveau actuel.

La désertification et la déforestation  pourchassent des populations entière vers les banlieues des grandes villes généralement incapables de les absorber. Cet exode massif (la population du Maroc traditionnellement rurale vient de franchir la barre symbolique de 50% de citadins)  crée des situations de déséquilibre démographique et social aux conséquences dramatiques (dépeuplement des campagnes, dégradation des milieux urbains, extension des espaces urbains au dépend de terres arables, accumulation des déchets, extension de l'habitat insalubre...). La manifestation la plus dramatique de ces déséquilibres est constituée par les tentatives désespérées de nombreux jeunes d'émigrer par tous les moyens vers les pays du nord.
 
La lutte contre la dégradation du couvert végétal est une opération complexe qui doit faire intervenir des mesures techniques (réhabilitation des sols, lutte contre l'érosion, reboisement, rationalisation de l'exploitation de la forêt, lutte contre l'incendie...) mais aussi des campagnes de sensibilisation et d'information auprès du grand publique. Là également l'utilisation de la cartographie spatiale dans l'étude des mécanismes à l'origine des phénomènes de dégradation est d'un apport inestimable. L'implication des instituts de recherche est une condition en amont des programmes de réhabilitation des régions touchées. La collaboration scientifique et techniques peut pallier aux  insuffisances des uns et des autres et provoquer la synergie dont a besoin un problème aussi ardu que la dégradation du couvert végétal.

La pollution atmosphérique
Eu égard à la consommation modérée de l'énergie dans des pays du sud de la Méditerranée, il pouvait sembler qu'ils soient à l'abri du phénomène de pollution atmosphérique. Si cela demeure vrai, à l'échelle global, de fortes disparités sont observées suivant la densité de population. En fait les villes importantes telles que Le Caire et Casablanca ou à forte concentrations industrielles (Mohammadia, Soussa) connaissent des difficultés réelles dans ce domaine d'autant que le couvert végétal étant réduit le captage de CO2 par la forêt est faible (14% seulement  au Maroc).

L'analyse des données disponibles montre que l'origine des gaz polluants est  imputable  à  la consommation des énergies fossiles (production d'électricité, industries de transformation, transport). Le secteur du transport, au Maroc est significatif de l'inertie et des difficultés que l'on rencontre dès lors que l'on veut mettre en application  des programmes d'ajustement. Le parc automobile est constitué de 1,4 millions de véhicules dont plus de 80% ont plus de 10 ans d'age et près de la moitié sont des véhicules diesel à forte émission en particules en suspension. Le transport routier est la principal responsable de la pollution atmosphérique observée en milieu urbain. Afin de limiter cette pollution un texte de loi limitant les émissions des véhicules a été adopté au mois de janvier 1997. Mais pour des raisons multiples ce décret n'est pas entré en application.

Tout semble indiquer que, si aucune mesure énergique n'est prise pour contraindre les industries polluantes à réduire les émission des gaz nocifs la pollution de l'air dans les pays du sud de la Méditerranée est appelée à s'intensifier dans les années à venir en raison principalement de la marge d'industrialisation qui reste à combler.

Les technologies de communication
Il est un autre domaine où l'on peut faire fructifier la complémentarité des pays du bassin méditerranéen au profit de tous. Ce domaine concerne les nouvelles technologies de communication qui ne nécessitent pas d'infrastructures lourdes et coûteuses et offrent en contrepartie des possibilités sans précédent  d'échange d'informations et de collaborations régionales et internationales. Nous pensons qu'il existe à ce niveau une occasion inespérée pour les pays du bassin méditerranéen de constituer un réseau permettant la mise en commun de leur savoir faire, l'échange de leurs données scientifiques et statistiques et la présentation de leurs spécificités culturelles. Cette démarche, en plus de son apport au développement économique des nations participantes, est de nature à réduire les tensions et les conflits qui sont dans une large mesure les conséquences de la méfiance et de l'ignorance. Nous proposons la mise en place d'un organisme  représentatif de l'ensemble des nations riveraines chargé de coordonner ce grand projet qui devrait constituer dès à présent une priorité. Sa réussite  est tributaire de la volonté politique des nations, mais également de la disponibilité de compétences humaines à même de faire face aux diverses facettes des problèmes qui ne manqueront pas de se poser. Cela pose dors et déjà la question de la formation des jeunes à la maîtrise des nouvelles technologies. C'est un vrai défit que les nations du bassin méditerranéen doivent relever ensemble. Les Universités et les centres de formation doivent se préparer et se mobiliser pour s'engager résolument dans cette nouvelle aventure humaine qu'est la révolution technologique des communications.

Tout le monde doit prendre conscience que le temps des égoïsmes nationaux est définitivement révolu. La mondialisation des échanges des biens et des personnes ouvre de nouvelles perspectives pour des projets de développement intégrés au profit de l'ensemble des populations du bassin méditerranéen. La protection de l'Environnement, la mobilisation rationnelle des ressources, la fixation des populations autour de projets intégrés doivent constituer un choix stratégique de développement. Ce n'est que de cette façon que l'on fera de ce grand lac qu'est la Méditerranée, qui a vu naître tant de civilisations un espace d'échange et de paix et non pas un lieu de confrontation et d'exclusion.

(Colloques Interculturales Méditerranéennes, COMEN, Palermo 1998)